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La logistique des circuits courts de proximité : un nouveau commun ?

Céline Raimbert, docteure en géographie

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Docteure en géographie, Céline Raimbert étudie les actions collectives et les mécanismes de coopération ainsi que leurs causes et conséquences territoriales. Elle a notamment fait sa thèse sur la gestion collective de ressources par des communautés paysannes au Brésil. Au sein de l'Institut français des sciences et technologies des transports, de l'aménagement et des réseaux (Ifsttar), elle a participé au projet COLCICCA (Concevoir des organisations logistiques collectives et intelligentes pour les circuits courts alimentaires), financé par la Région Hauts-de-France.

LCDM : Quels sont les travaux de L’IFSTTAR en matière de logistique des circuits courts ?

Céline : Depuis le départ, l’optimisation des pratiques logistiques se pose de façon spécifique dans les circuits courts de proximité car ils ne disposent pas des mêmes outils, des mêmes acteurs, des mêmes contraintes que dans la logistique des circuits longs. À l’IFSTTAR, c’est Amélie Gonçalves qui a initié les premiers travaux sur le sujet avec sa thèse soutenue en 2013 sur la performance des organisations logistiques des circuits courts.

Ensuite, de 2013 à 2015, l’IFSTTAR a mené le projet ALLOCIRCO1. Il s’agissait d’établir un diagnostic des organisations logistiques et des performances des circuits courts de proximité, à travers des entretiens avec des producteurs. Parmi les conclusions, on retrouve avant tout le fait que la logistique des circuits courts de proximité connaît une performance variable avec une marge de progression très grande en matière d'optimisation, que ses coûts sont très importants et mal connus des producteurs qui ne les intègrent pas ou peu dans leur prix de vente. Cette faible performance met en péril la viabilité de ces systèmes. ALLOCIRCO a également mis en évidence le besoin d’accompagnement des producteurs sur les questions logistiques. Enfin, l’étude a montré que les solutions collectives, c’est-à dire mutualisées entre producteurs, étaient souvent plus optimales que les solutions individuelles.

Un outil pour mesurer les performances de la logistique de proximité des producteurs en circuit court

Céline : À la suite d’ALLOCIRCO a été mené le projet OLICO-Seine2 avec pour objectif de développer pour les producteurs un outil de calcul des coûts logistiques en ligne. Cela a abouti à logicout, porté par Gwenaëlle Raton, spécialiste des circuits courts à l’IFSTTAR et Ludovic Vaillant, directeur d’études au CEREMA.

Les chiffres suivants, issus des enquêtes menées sur 180 producteurs entre 2016 et 2018, apportent des éclairages parlants.

On y voit clairement que les opérations logistiques sont chronophages, puisqu’en moyenne les producteurs consacrent 8h au transport par semaine, pour une moyenne de 16 points de vente.

Le coût logistique est également sous-estimé : 53% des producteurs font une estimation erronée du temps passé, la moitié des enquêtés ne calculent pas du tout leur coût logistique et 25% le font approximativement. 60% n'intègrent de toute façon pas le coût au prix de vente.

De façon générale, le pourcentage des coûts de livraison sur certains trajets est très variable et peut aller de 200 à 5%. 2/3 des producteurs ont des coûts de livraison supérieurs à 50 % du montant des recettes du trajet effectué. Le GABNOR3 en 2014 avait estimé le coût logistique moyen à 23% du chiffre d'affaires.

On observe donc une très grande variabilité de la rentabilité, selon les trajets et selon les producteurs. Dès lors, comment accompagner cette flexibilité pour qu’elle penche du bon côté, vers la performance ?

Des outils pédagogique pour accompagner les producteurs

Céline : C’est à partir de ces conclusions qu’a été monté le projet COLCICCA, financé par la région Hauts-de-France et porté par le Cerema4, l’Ifsttar et la Chambre d'Agriculture Nord-Pas de Calais. Le projet initié en 2017 vise à concevoir des méthodes d'accompagnement des producteurs en circuits courts, avec une attention particulière portée aux collectifs de producteurs. L'objectif du projet étant de mettre en valeur les solutions collectives, nous nous sommes concentrés sur l'accompagnement de collectifs de producteurs en circuit court de proximité. Nous avons mené des tests auprès des producteurs en collaboration avec des conseillères de la Chambre.

A l’issue du projet nous avons conçu une valise pédagogique disponible en ligne, avec des méthodes d’accompagnement et des fiches pratiques. Elle est destiné aux accompagnants : les conseillers de la Chambre, mais aussi des Civam et les acteurs des PAT, etc.

Le projet a également fait naître un jeu de rôle centré sur l’approvisionnement local de la restauration collective, qui constitue un enjeu important pour les territoires dans le cadre de la loi EGalim. Le jeu a été testé avec des chefs de cuisine, des producteurs, des responsables de territoire. Il a un double objectif : tout d’abord créer de l’interconnaissance, car beaucoup de freins proviennent du fait que les acteurs se connaissent mal et connaissent mal les contraintes de l’autre (chef et paysan notamment). Dans ce cadre, le jeu a fait ses preuves, il fonctionne. L’autre objectif, qui est toujours en cours d’étude, c’est la co-construction de solutions. Il a été testé en région Nord-Pas de Calais et en Auvergne. Nous allons bientôt le tester à Namur, où nous avons été invités pour le présenter au Collectif 5C, une coopérative de collectifs d’acteurs des circuits courts belges.

LCDM : Quelles ont été les solutions testées avec les collectifs de producteurs accompagnés ?

Céline : Les solutions co-construites avec les collectifs ont été mises en place avec plus ou moins de succès mais ont a minima permis aux producteurs de réfléchir au coût, après diagnostic. Individuellement, certains ont pu prendre des décisions, abandonner des points de vente, favoriser les tournées, imposer des minimums de commande. Organiser une tournée à la place de traces directes, c’est la première optimisation. La prise de conscience a désormais des effets en amont des décisions : nouveau véhicule, nouveau débouché, nouveau territoire, etc.

Sur certains collectifs, cela a permis de stabiliser des mutualisations mais surtout d’améliorer la gestion de l’équité entre individus. Notre travail a permis de définir des rôles au sein des groupes, mettre en place des équivalences de tâches, revoir des tableaux d’équité.

Pour un groupe lié à la restauration collective, nous avons créé une carte pour mieux sélectionner les clients en fonction de leur situation sur le territoire. Cela leur a permis de faire des choix en matière de localisation des clients et des débouchés, de vérifier que les conditions minimales étaient au rendez-vous. Nous avons réussi à stabiliser les mutualisations même si le système reste artisanal.

Nous avons également accompagné des producteurs réunis dans un drive fermier avec cinq points de retrait. Il s'agissait d'un collectif en pleine croissance, avec de nouveaux producteurs, mais des problèmes d'équité. Nous avons effectué ensemble un gros travail pour repenser et mettre au point un système de compensation. Cela a permis d’effacer des tensions, de créer des nouvelles coopérations.

Nous avons aussi accompagné Lecourtcircuit.fr, une plateforme en ligne de vente directe avec vingt points de retrait dans le Nord et le Pas-de-Calais, qui avait des problèmes d'équité. Nous avons surtout travaillé avec les responsables de la plateforme, puis ce sont eux qui ont mis en place la solution en travaillant avec des producteurs leaders.

LCDM : Comment se partagent les rôles au sein d’un collectif de producteurs ?

Céline : Dans ces collectifs il y a toujours des leaders, qui doivent s’accepter eux-mêmes comme tels et que doivent accepter les autres. Les rôles permettent justement d’aller vers une équité pour peu qu’ils soient connus, débattus, acceptés. Dans un collectif, tous n’ont pas le même rôle, les mêmes contraintes, les mêmes objectifs, les mêmes moyens en temps ou en argent. Il faut accepter que les systèmes soient modulables pour accueillir le plus grand nombre.

Cela fonctionne si des règles permettent de maintenir une relation de confiance. Les règles n’ont pas forcément besoin d’être écrites, mais surtout d’être débattues et acceptées par tous. Elles permettent entre autres de créer des compensations. Par exemple le producteur qui gère la plateforme, peut devenir prioritaire pour vendre ses produits sur sa gamme.

Pour déléguer à un autre le transport de ses produits la confiance est essentielle. Dans des petits groupes informels, les producteurs se connaissent bien, la confiance préexiste. Mais pour les plus grands groupes avec des producteurs qui ne se connaissent pas assez, il faut la construire.

LCDM : Quels sont les enjeux de la logistique des circuits de proximité pour demain ?

Céline : Un des principaux enjeux c’est la massification : s’il y a plus d'intéressés, plus de flux, doit-on inventer un modèle spécifique ou appliquer les modèles des circuits longs ?

Nous savons que la mutualisation de ressources et la tournée sont les moyens les plus efficaces pour optimiser les coût logistiques. La question des collectifs est alors prégnante, car selon les travaux, la marge de manoeuvre se trouve principalement là aujourd'hui. Quelle est l'échelle pertinente des collectifs ? Le territoire ? La supply chain ? Comment intéresser les acteurs à la bonne échelle ?

Enfin la place des acteurs extérieurs également est déterminante. En effet de plus en plus d’acteurs extérieurs aux producteurs s'impliquent, et c’est une bonne chose car ils pourront se révéler des leviers pertinents pour développer des solutions logistiques collectives adaptées aux territoires. Publics (PAT, PNR, Chambres d’Agriculture, département) ou privés (le Court Circuit, La Ruche qui dit Oui, la Charrette, Le Chemin des Mûres.... ), tous travaillent sur la problématique. Comment ces acteurs peuvent contribuer à la constitution des systèmes alimentaires territoriaux ? Quels objectifs de développement territorial veut-on servir ? Comment combine-t-on la performance des circuits courts de proximité avec le territoire ? L’hybridation des acteurs est importante : allier les compétences techniques du privé avec l’animation, les politiques, les budgets du public.

Il faut associer des compétences aux outils. Les outils sont des facilitateurs, des moyens, mais pas une fin en soi. Le collectif lié à la restauration collective par exemple a essayé beaucoup d’outils de calcul, de logistique, ça n’a rien changé. Il faut construire autour de l’outil. Il faut animer et faire vivre les collectifs.

1 financé par la région Nord-Pas de Calais et avec comme partenaire sur le projet la Chambre d'Agriculture du Nord-Pas de Calais et le CEREMA.

2 Organisations Logistiques Intelligentes des Circuits cOurts en vallée de Seine (IFSTTAR, CEREMA, Chambre d'Agriculture Normandie, Ruche qui dit oui, Ville de Paris, Bio Normandie. Financé par l’ADEME, les Régions Normandie et Ile-de-France)

3 (Groupement des Agriculteurs Biologiques du Nord Pas-de-Calais)

4 Centre d'études et d'expertise sur les risques, l'environnement, la mobilité et l'aménagement (établissement public)

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